Exodus
Maudits soient ces navires qui les ont conduits jusqu’à ce nouveau monde. N’auraient-ils pas pu sombrer dans ce furieux océan.
           Guidés par la cupidité de leurs prêtres et l’avidité de leurs princes, ils tuent, volent, mettent le monde entier à feu et à sang, allant jusqu’à se battre entre eux pour les meilleures terres, les meilleures eaux, les meilleures mines.
             Et puis, ils planifient l’exode. Nous voici alors, cheminant enchainés les uns aux autres vers ces si lointaines contrées.
            Nous posons le pied sur ce sol encore imbibé du sang des fiers Apaches, Hurons, Mohicans, iroquois et de tous les autres dont les noms se perdent dans les méandres de l’histoire.
             Nous laissons derrière nous une Afrique amputée de ses forces vives, un grand trou noir qui sans doute jamais ne se comblera.
 Porte d'enfer
Au terme de ce long périple sur la terre de mes ancêtres, mes frères et moi, capturés puis enfermés dans les cachots nauséabonds de l’île de Gorée, avons la dernière vision de notre continent.
            Une vue imprenable sur l’immensité de cet océan. Un désert d’eaux qui s’étire à perte de vue vers l’inconnu.
            Là bas, au large une ombre sombre, menaçante : l’immense navire des négriers qui nous attend. Il a hâte de remplir son ventre de nos corps enchainés. Je lis la peur dans les yeux de ceux qui ont encore du mal à réaliser ce qui nous arrive.
            Dans le regard des autres je sens déjà la souffrance, la terreur, le désespoir.
 Sweet Africa

Depuis que, fers aux pieds, aux poignets et cou, nous avons passé cette sombre porte, nous gisons là, dans le sein de ce monstre qui nous emmène. Il tangue, il craque  de tous ses longs os de bois. 

Au fond de cette cale nauséabonde, nous pensons à nos savanes, à tous ces grands baobabs qui nous ont vus naître. Nous rêvons à nos magnifiques compagnes, à leur peau que plus jamais nous n’effleurerons, à leur douceur, dont plus jamais nous nous délecterons, à nos enfants que plus jamais nous ne bercerons.

Tout, ils nous ont tout pris. Nous ne sommes plus hommes, ni femmes. Juste des êtres déracinés, de futures bêtes de somme qui bientôt apprendront à suer sang et eau en silence.

 Abysses

Ils n’ont pas embarqué suffisamment de nourriture pour nous tous. Afin que ce voyage demeure rentable, ils doivent se débarrasser de quelques estomacs inutiles.

Enchaînés les uns aux autres ils précipitent à l’eau les moins forts, les plus âgés, ceux qui rapporteront le moins sur leurs marchés à la criée. Je vois ces corps qui, le temps de quelques brasses, luttent désespérément contre l’inéluctable.

Je les imagine coulant à toute vitesse vers les fonds insondables, vers le froid et la nuit des abysses, où milles créatures inconnues se repaitront de leur chair.

Après avoir été capturés et séquestrés dans d’horribles conditions, c’était cette fin aussi dramatique qu’inutile qui était réservée à ces vies si précieuses.

 

 Marronnage
Comme ils disent, aide-toi et le ciel t’aidera. Nous avons donc pris le parti de fuir la misère et l’oppression. 
            J’entends au loin les fouets qui claquent et claquent encore, déchirant les chairs de nos frères. Et les pleurs, et les cris. Ici au moins notre peau se repose, nos plaies cicatrisent. A nouveau nos esprits fusionnent avec les grands arbres centenaires. Nous nous faisons feuilles, nous nous faisons lianes. Et l’air autour de nous sent si bon la liberté.
            Mais combien de temps encore en profiterons-nous ? Combien de jours avant qu’ils nous retrouvent afin de faire de nous les exemples ?
            Chère mère nature, toi qui depuis toujours, nourris nos corps et nos âmes, enveloppe-nous de ta protection.
 Payback
Voyez donc leurs puissants Empires débordant de toutes ces richesses issues de leur cupidité et de toute la violence qu’elle a engendrée, du sang des amérindiens massacrés et spoliés de leurs terres, de la sueur des africains exploités jusqu’à l’usure.

Mais à toute chose dit-on, ses conséquences

              Le fils de l’amérindien à court de curare pour ses flèches, a adopté une méthode plus radicale, plus insidieuse. Il diffuse sa cocaïne, cette poudre est sa meilleure arme.
              Quant au fils de l’esclave, pas à pas, il entreprend sa longue marche. Au péril de sa vie, il arpente les terres, traverse les eaux. Il suit lui aussi le parcours de ces ressources autrefois déplacées.